La Vertu, les quatre vertus cardinales, la morale : du faire à l’être,

« Plus d’une fois nous nous demandons où elle s’est enfuie, notre vie morale, en quoi elle consiste, et si même elle consiste en quelque chose ! Or c’est précisément dans ces instants, où elle est sur le point d’échapper, où nous nous désespérons de l’attraper, qu’elle est le plus authentique : il faut alors saisir au vol l’occasion dans sa fugacité ».*

La vertu constitue le fondement moral de la tradition occidentale depuis l’Antiquité. Dans la pensée grecque, elle désigne l’excellence propre à chaque être, non pas un état figé, mais un dynamisme tendu vers la pleine réalisation de l’humain. Fondée sur la rectitude, l’équilibre et le perfectionnement, elle n’est pas un dogme, mais une exigence librement consentie d’harmoniser pensée, parole et action. La Vertu ne se réduit donc pas à l’obéissance à des règles extérieures : elle transforme l’être jusqu’à faire de l’action juste une expression naturelle de soi.

   Parler de vertu, c’est d’emblée aborder la question du comportement juste. La Vertu se déploie alors comme réflexion pratique : apprendre à choisir les bonnes actions au quotidien, à vivre pleinement en cultivant les réflexes de la justesse et de l’équilibre. Deux interrogations s’imposent : d’une part, « quelle est l’action juste ? », question qui porte sur les dilemmes particuliers ; d’autre part, « comment vivre, quel type de personne vouloir devenir ? », question globale qui oriente l’existence tout entière.

    Cette réflexion s’enracine dans la pensée antique. Pour Socrate, la vertu est identique au savoir : nul n’est méchant volontairement, car connaître véritablement le Bien, c’est nécessairement le vouloir. Platon la situe au cœur de l’âme, composée de raison, de courage et de désir ; l’âme vertueuse est celle où ces facultés sont harmonisées sous la direction de la raison. Aristote la déplace vers l’éducation du caractère : la vertu est le juste milieu entre deux excès, résultat d’une habitude acquise par la pratique. Elle devient alors une disposition concrète, orientée vers l’action. Les Stoïciens en font le seul bien véritable, conforme à la nature et au Logos universel : vivre vertueusement, c’est accorder sa volonté à l’ordre du monde. Marc Aurèle rappelle que notre véritable pouvoir réside dans le contrôle de notre esprit, en distinguant ce qui dépend de nous, nos jugements, nos réactions et nos volontés, de ce qui nous échappe. Les Épicuriens, enfin, considèrent la vertu non comme une fin, mais comme un moyen d’atteindre l’ataraxie, la tranquillité de l’âme : la tempérance, par exemple, n’est ni austérité ni refoulement, mais un calcul hédoniste rationnel, un ordonnancement des désirs visant à maximiser les plaisirs durables et à réduire les souffrances.

   La vertu au sens général devient vertus cardinales lorsquela pensée morale passe d’une idée globale du bien à une classification des qualités humaines jugées fondamentale pour bien agir. Il s’agit de quitter l’idée abstraite d’une excellence morale unique pour entrer dans une analyse structurée des qualités nécessaires à la vie bonne.

Qualifiées de « cardinales », parce qu’elles sont les pivots de toute conduite morale, elles furent reprises par le christianisme primitif, puis complétées par les vertus théologales - foi, espérance et charité - qui unissent la sagesse humaine à la foi divine. Au XIIIᵉ siècle, Thomas d’Aquin établit une hiérarchie entre ces deux ordres : les vertus cardinales, naturelles et acquises par l’effort, et les vertus théologales, surnaturelles et infusées par la grâce. Cette distinction reflète la double dimension de l’homme, être rationnel et ouvert à la transcendance. Depuis le XVIIIᵉ siècle, sous l’influence des Lumières, la réflexion morale se tourne vers l’autonomie de la raison : la Vertu apparaît alors comme la force d’agir par devoir, indépendamment de toute référence à la révélation.

Les vertus cardinales procèdent ainsi d’une transformation du «faire» en «être», au fil d’un processus d’accomplissement personnel.

La prudence, première des vertus cardinales, incarne une éthique de la responsabilité reliant principes et conséquences. Elle est la faculté de reconnaître le bien dans une situation concrète et de le traduire en actes justes. Elle exige d’anticiper les effets de nos actions, rappelant que les bonnes intentions, sans discernement éclairé, peuvent parfois conduire au pire. Elle invite à dépasser le doute en cherchant conseil et en interrogeant sa conscience avant d’agir. Sans prudence pour les guider, les autres vertus demeurent aveugles.

‍ ‍La tempérance, deuxième vertu cardinale, incarne la maîtrise de soi et la mesure. Elle ne refoule pas les désirs, mais les ordonne et les équilibre, préservant la clarté du jugement face à tout excès. Elle est une force dynamique fondée sur un discernement lucide, qui permet d’assumer pleinement la juste mesure de soi. Elle libère de toute forme d’ivresse charnelle, passionnelle ou spéculative et assure l’équilibre intérieur indispensable à l’action vertueuse.

‍ ‍Le courage, troisième vertu cardinale, se définit comme la force morale qui confère fermeté et constance dans la poursuite du bien. Issu du latin fortitudo, il renforce la résolution de l’âme face aux obstacles qui entravent l’action vertueuse. Comme toute vertu, il ne s’exerce qu’au présent, dans une décision immédiate, « séance tenante », ici et maintenant, car vouloir être courageux demain ou la semaine prochaine n’est pas du courage. Par nature, cette excellence reste neutre : elle peut servir autant le bien que le mal sans changer de qualité. Une méchanceté animée de courage demeure méchanceté ; un nazi courageux demeure un salaud.

Enfin, la justice, quatrième et ultime vertu cardinale, occupe une place singulière. Les Anciens la tenaient pour la plus parfaite ; Aristote la nommait « vertu complète », car toute valeur la présuppose et toute humanité la requiert. Parmi les vertus cardinales, seule la justice constitue l’expression parfaite de l’ordre moral : prudence, tempérance et courage, lorsqu’ils se détournent du bien, ne sont plus que des aptitudes ou inclinations et n’accèdent à la vertu qu’en se soumettant à la justice. Elle est la volonté constante de rendre à chacun ce qui lui est dû, de respecter ses droits et de traiter chaque personne avec équité. La vraie justice dépasse souvent la simple légalité, car elle se guide par un idéal moral supérieur à la loi.

     Les vertus s’expriment concrètement dans des choix conscients face aux situations : elles traduisent une éthique en mouvement, enracinée dans l’existence plutôt que dans l’abstraction. Il s’agit d’acquérir le discernement nécessaire pour savoir non seulement ce qu’il convient d’accomplir, mais encore ce qu’il sied d’éviter. Il s’agit d’acquérir le discernement requis pour distinguer non seulement ce qu’il convient d’accomplir, mais encore ce qu’il sied d’éviter. À cette fin, l’intériorisation préalable des règles s’impose avant tout exercice du jugement : l’obéissance initiale se fait alors voie d’apprentissage. De la rigueur de la pratique naît, peu à peu, une conscience morale véritable. S’opère alors la progression de l’obéissance au respect, de l’imitation au devoir. Les vertus, d’abord cultivées par un effort conscient, finissent par s’enraciner jusqu’à devenir une seconde nature. C’est alors qu’émerge en nous une morale intime, d’ordre métaphysique, qui engage l’être au‑delà de la simple conformité extérieure, car l’obligation morale procède essentiellement du for intérieur. Notre identité morale se forge ainsi dans la durée, par la répétition des actes vertueux, jusqu’à l’avènement d’une personne pleinement éthique. Et c’est seulement en cultivant ce rapport éthique à soi‑même qu’émerge un sens profond de la responsabilité et du devoir : avant de rayonner moralement auprès d’autrui, il convient d’abord de l’incarner pleinement en soi. Bien qu’il y ait un consensus inarticulé que la loi de pays énonce ce que la loi morale exigeait, mais au cas de conflit, la loi morale est la loi la plus élevée et il faut lui obéir en premier.

     Les vertus cardinales procèdent ainsi d’une transformation du « faire » en « être », au fil d’un processus d’accomplissement personnel. Les vertus cardinales ne sont pas d’abord des actions, mais des habitus, c’est‑à‑dire des dispositions stables de la personne. Elles ne se réduisent donc pas à fairedes actes justes, courageux ou tempérés : elles consistent à devenir quelqu’un pour qui ces actes deviennent naturels. Le faire renvoie à l’acte ponctuel : un geste juste, un moment de courage. L’être renvoie à la transformation intérieure : devenir juste, devenir courageux. Les vertus cardinales marquent ce passage : elles transforment des comportements isolés en une identité morale. Elles expriment le passage d’une morale de l’acte à une morale de la personne. Elles transforment le sujet en profondeur, faisant du bien non plus seulement quelque chose que l’on fait, mais quelque chose que l’on est.

Lorsque l’éthique s’efface, la morale se réduit à des gestes mécaniques sans âme ; lorsque la morale se dissout, l’éthique se perd en idéaux désincarnés. Cultiver la vertu exige une vigilance constante : ce qui devient purement mécanique perd sa substance intérieure, la conscience s’émousse, et c’est de cette indifférence que naissent la banalité du mal et l’injustice. D’où la nécessité d’un retour perpétuel sur soi, sous la forme d’un doute permanent. Dans Le Paradoxe de la morale, Jankélévitch suggère que la vie morale n’est pas un état stable que l’on posséderait durablement, mais une réalité asymptotique qui se dérobe au moment même où l’on cherche à la définir ou à la fixer. Paradoxalement, c’est dans ces instants de doute et d’incertitude, quand on se demande si elle existe encore, qu’elle se manifeste avec le plus d’authenticité. La morale ne se laisse pas contempler : elle exige d’être saisie dans l’instant, dans l’urgence de l’acte, avant qu’elle ne disparaisse.

      La question morale devient particulièrement troublante lorsque ceux qui commettent des crimes ne sont ni des monstres ni des criminels endurcis, mais des individus ordinaires. Ces personnes agissent non pas par inclination personnelle au mal, mais parce qu’ils obéissent à une autorité, à un ordre, à une structure qui leur dicte ce qu’il convient de faire. Leur responsabilité semble alors se diluer dans celle du système, comme si l’acte criminel perdait sa dimension individuelle pour devenir un simple rouage d’un mécanisme plus vaste. Si n’importe quel individu, placé dans certaines conditions, peut en venir à commettre des actes répréhensibles, alors la frontière entre le bien et le mal ne passe plus seulement entre des catégories d’individus, les « bons » et les « mauvais »,  mais traverse chaque être humain. L’obéissance, le conformisme, ou même le désir de bien faire son devoir peuvent ainsi conduire à des actions moralement condamnables, parfois accomplies avec un certain zèle, non par cruauté, mais par absence de réflexion critique. Dans ce contexte, la responsabilité morale ne disparaît pas ; elle se transforme. Elle ne réside plus uniquement dans l’intention malveillante, mais dans la capacité ou l’incapacité à juger, à résister, à désobéir lorsque l’ordre reçu entre en conflit avec des principes fondamentaux. Se pose alors la question, jusqu’où on peut se retrancher derrière l’obéissance pour se décharger de notre responsabilité ? Et inversement, qu’est-ce qui fonde le courage moral de dire non, même au prix de sa sécurité ou de sa place dans le groupe ?

Ces situations révèlent moins l’existence d’une nature intrinsèquement mauvaise chez certains individus que la fragilité du jugement moral lorsqu’il est confronté à l’autorité, à la pression collective et à la normalisation de la violence. Elles nous obligent à repenser la morale non comme un simple ensemble de règles, mais comme une vertu, comme vigilance intérieure constante, une capacité à penser par soi-même même lorsque tout incite à ne pas le faire. La « banalité du mal », mise en lumière par Hannah Arendt lors du procès d’Eichmann (1961), montre que le crime peut naître sans haine ni perversité, mais d’une simple obéissance mécanique. Arendt estime néanmoins que la responsabilité morale reste entière.

      Ce pourquoi la morale doit d’abord être une affaire intérieure : avant toute règle sociale, la morale est une exigence que l’on se doit à soi-même. La morale ne se limite pas à bien agir envers autrui : elle consiste d’abord à sauvegarder sa propre dignité. Agir moralement, c’est refuser de devenir indigne de soi-même. Il faut avoir conscience que mentir, se compromettre, céder à la lâcheté ou à l’injustice ne sont pas seulement des torts externes, aux autres, mais des atteintes à notre propre intégrité. Être une personne morale nécessite cohérence entre nos actes et une certaine idée de nous-même. Ainsi, les devoirs envers soi précèdent ceux envers autrui. Non par égoïsme, mais parce qu'on ne donne que ce qu'on possède. Se trahir soi-même, c'est se vider de l'intérieur : il ne reste alors rien de solide à offrir aux autres. Les stoïciens le savaient : la vie bonne ne dépend pas des circonstances extérieures mais de l’effort intérieur, car il existe une distinction fondamentale entre ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous. Ainsi, vie bonne ne se trouve pas dans les circonstances, elle se construit dans l'effort. Se former. Se respecter. Se rendre digne de ce qu'on exige de soi-même.

Kant dit la même chose autrement : être libre, ce n’est pas faire ce qui nous plaît, c’est agir selon la loi qu'on s'est soi-même donnée. L’homme moral n’agit pour rester en accord avec ce qu’il reconnaît comme juste en lui-même. Bref, agir moralement apparaît moins comme une contrainte extérieure que comme une exigence de devenir à la hauteur de ses propres exigences. Respecter la loi morale en soi, c’est précisément refuser de se rendre indigne de cette capacité unique de se soustraire à la simple causalité pour agir selon des principes. Dès lors on comprend pourquoi il ne faut pas confondre l’ordre extérieur que ce soit politique ou religieux avec la moralité.

Il est nécessaire aussi distinguer entre légalité et moralité, car la légalité est souvent moralement neutre. Elle n’exige pas la moralité ou l’intégrité morale et concerne uniquement la conformité extérieure des actions à une règle. Ainsi, on peut être juridiquement irréprochable sans pour autant être moral au sens strict. La moralité, comme on l’a vue, en revanche, ne se juge pas à l’acte visible, mais à l’intention qui le fonde. Être moral, ce n’est pas seulement « faire ce qu’il faut », c’est le faire pour les bonnes raisons, celles qui nous rendent dignes à nos propres yeux.

     En parlant de la morale innée, on opère une distinction entre « je ne peux pas » et « je ne dois pas » qui capture une profondeur morale authentique, où l'impossibilité intègre l'évidence éthique comme une limite ontologique. Le « je ne peux pas » exprime une impossibilité morale absolue. Quand on dit « je ne peux pas faire ça », car cela va contre une valeur morale profondément ancrée, cela montre que sa vertu est tellement forte que l’action devient impensable. Ainsi, les personnes qui disent « je ne peux pas » dans les moments cruciaux sont le plus fiables car leur intégrité n'est pas un choix discutable, mais une impossibilité de vivre avec soi-même autrement.

     Se dessine alors une apparente contradiction : si la vertu s’acquiert par la répétition, le temps et l’effort de l’habitus, comment peut-elle être en même temps cette exigence absolue, cette loi universelle que l’on porte en soi ? En réalité, il est possible que l’éducation, la coutume et l’habitude ne créent pas la morale ex nihilo ; elles la réveillent. L’effort conscient et la discipline ne font que polir une intuition originelle, un sens premier du juste et de l’injuste que la raison ou le cœur pressentaient déjà de manière innée, mais qui sommeillait à l'état de promesse. L’habitus n'est donc pas le créateur de notre conscience, il en est le révélateur. Par la répétition des actes droits, il offre un corps et une structure à cette intuition première. C’est précisément ce déploiement qui permet de faire passer dans la pratique, c’est-à-dire dans l’« être », ce qui n’était au départ qu’un pressentiment intérieur. L'habitude transforme l'étincelle de la loi morale innée en une seconde nature solide et inébranlable. J'aimerais croire qu’au fond, éduquer l’homme à la vertu n’est pas une contrainte imposée de l’extérieur, mais un apprentissage qui l’aide à devenir ce qu’il porte déjà en lui, au plus profond de son être.

    Notre héritage philosophique défend ainsi l'idée qu'il existe au cœur de tout être humain une faculté morale irréductible, antérieure à toute éducation et à toute convention sociale. Si les termes évoquent étymologiquement des dispositions forgées par l'habitude et la coutume, ils pointent en réalité vers quelque chose de plus fondamental : une loi universelle, absolue, capable de distinguer le juste de l'injuste indépendamment de toute culture ou de tout apprentissage. Ce n'est pas l'habitude seule qui fonde la morale, ni la vertu simplement acquise par l'exercice, mais bien cette intuition originelle et partagée qui permet de reconnaître spontanément et de manifester, au cœur même de l'action, la distinction essentielle entre le juste et l’injuste.

*Vladimir Jankélévitch, Le paradoxe de la morale.

Oded Scheiner ®

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